Et maintenant ?
Se résigner ou se battre ?

 2005
par  Jean-Claude ROLLAND
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Notre ami, notre collègue Philippe Boubet a été condamné pour avoir, un jour de décembre dans une école d’Epinay, simplement laissé ouverte une fenêtre qui pouvait l’être. Un accident dramatique ... Deux familles laminées celle de Sarah et celle de Philippe. Et toute une profession choquée...

Nous pouvons donc être coupables dans l’exercice banal de notre profession alors qu’aucune faute professionnelle n’a été commise... Coupables des accidents qui surviendraient pendant la classe à nos élèves ... Emprisonnements, sanctions, amendes, dommages et intérêts ! Juges, avocats, tribunaux ...
Lorsque l’imprévisible paraîtra, lorsque l’inconcevable surviendra, lorsque l’on recherchera un coupable à tout prix, on nous trouvera, nous, fautifs idéaux, puisque nous étions là tout simplement en classe, avec nos élèves.
« Personne, ni enfant ni adulte, n’aime le contrôle et la sanction qui sont toujours considérés comme une atteinte à sa dignité, surtout lorsqu’ils s’exercent en public. » disait Freinet. Et ce jugement est une véritable atteinte à notre dignité d’enseignants !

Mais coupables de quoi ? De n’avoir pas eu tous nos élèves sous les yeux ? De n’avoir pu prévoir l’imprévisible ? De n’avoir, comme Philippe, fermé une fenêtre qui pouvait s’ouvrir ? De n’avoir retiré des mains de nos élèves un compas qu’ils devaient utiliser ? Dans chaque situation de classe, comme dans toutes les situations de la vie, l’accident peut survenir. Tous les moments de la vie sont potentiellement dangereux voire mortels, alors ...

Peut-on aujourd’hui encore prendre une classe en responsabilité ? Et si jamais, cela tourne mal ? Peut-on encore enseigner ? Peut-on encore organiser une sortie, une classe de découverte ? Peut-on encore écrire au tableau ? Et si jamais, ... « Plus de sortie » répondent certains, « tous en rang » déclarent d’autres ... Je l’entends et effectivement je me demande aujourd’hui, comment un formateur peut-il encore, comme je l’ai fait si souvent, affirmer qu’il est intéressant de laisser simplement nos élèves grandir en favorisant tout ce qui peut permettre le développement de leur personnalité et leur autonomie. ? Comment penser qu’une de nos missions est d’être des médiateurs entre les élèves et le savoir et non des tuteurs ? Comment allons-nous pouvoir faire de l’école un lieu d’apprentissage de la démocratie si notre surveillance et notre veille sécuritaire sont telles qu’elles ne permettent plus l’initiative voire la prise de risque nécessaires aux apprentissages de nos élèves ?

Et ce métier que l’on aime, allons-nous le laisser, l’abandonner ? Peut-on croire qu’il est désormais impossible de l’exercer ? J’ai en effet pensé d’abord qu’il me faudrait démissionner si je voulais rester en accord avec moi-même et il est vrai que j’hésite encore. L’émotion de la condamnation de Philippe, notre ami, un militant pédagogique ne peut pas, ne doit pas nous aveugler et laisser ces juges, ces lois, ces circulaires nous imposer une vision restreinte et pusillanime du métier. Allons donc de l’avant. Continuons à nous battre pour ce que nous pensons être juste. J’affirme avec Freinet que l’ « on prépare la démocratie de demain par la démocratie à l’Ecole. » Alors je continuerai à me battre et ce dans ma fonction d’enseignant et de formateur. Je ne laisserai pas mes émotions m’enfoncer dans la tragédie, ni ne me laisserai aller à continuer sans me battre. Et je continuerai à dire « Formez des groupes, des équipes, envoyez des élèves en BCD, en salle informatique, laissez les expérimenter, laissez les gérer leur temps, l’espace, la vie de la classe, la coop, utiliser des outils, des scies, des marteaux, envoyez les proposer des exposés dans d’autres classes, lire des albums à la maternelle, ... » « Et si cela tourne mal ? » me répondra-t-on.

C’est pourquoi toutes les formes d’actions qui permettront de faire savoir à la fois notre désarroi, nos angoisses et nos espoirs sont justes : grèves, lettres, pétitions, informations, menace de démission collective, débats publics. Allons-y, agissons. Faisons savoir ce qu’est une classe, ce qu’est l’Ecole, ce que nous voulons pour nos élèves et les enfants.

A travers les luttes que nous devrons nécessairement mener pour que soient enfin éclaircies nos responsabilités, pour qu’on ne soit pas coupable à chaque fois qu’un accident imprévisible survient, c’est une véritable définition de notre métier qui est en jeu, la notre, celle de nos valeurs ! Encore un mot de Freinet pour conclure : « Il y a un invariant aussi qui justifie tous nos tâtonnements et authentifie notre action : c’est l’optimiste espoir en la vie. »