Maître du barreau et maître d’école : pot de terre contre pot de fer ?

mardi 7 décembre 2004
par  Philippe Rocher
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Il paraît que l’on ne commente pas une décision de justice.
Il n’empêche que le 2 décembre 2004 à la sortie du palais de justice de Paris, à côté de l’information brute, et brutale (la confirmation de la condamnation de Philippe Boubet à 5 mois de prison avec sursis), il y a aussi, recueillis par les journalistes auprès de personnes parties prenantes, des témoignages qui sont loin d’être neutres, des propos fournis avec une intention délibérée et dont la portée dépasse largement le cadre du procès lui-même.
Qu’il soit alors permis de commenter les commentaires autorisés, surtout lorsqu’ils émanent de professionnels de la justice. En particulier celui-ci, de l’avocat de l’accusation, faisant état de "la victoire du pot de terre contre le pot de fer" (dépêche AFP).
"Le pot de terre contre le pot de fer", donc, ou comment, interpréter l’Histoire par l’évocation et l’utilisation toute personnelle d’une fable ?
La généralisation et l’amalgame que la formule active, laissent entendre que l’instituteur en personne -et tout instituteur dans la même situation- ne fait plus qu’un avec l’institution Education Nationale. Partant, l’accusé bénéficierait d’avantages disproportionnés relativement à ceux de l’accusation.
S’en suivent alors une héroïsation de l’accusation et en parallèle une dévalorisation systématique de tout ce qui pourrait servir à soutenir l’instituteur accusé. Le fait, par exemple, que sa hiérarchie ne retienne aucune faute professionnelle à son encontre, loin de plaider en sa faveur, est au contraire (d)-énoncé implicitement dans la formule du "pot de fer", comme une des composantes d’une solidité "béton" dont il s’agirait de venir à bout par la recherche de la pénalisation de l’accident. Et le soutien visible exprimé par des collègues est vu comme une intolérable pression qui, là encore, se retourne contre lui, à mettre au compte des entraves et autres obstacles que le "pot de terre" ne manquerait pas de rencontrer .
En outre, et c’est peut-être ce qui confère aux propos un caractère injurieux, en changeant de registre et de terrain, la formule (lapidaire mais décidément très chargée) élimine toute la complexité de la dimension humaine d’une affaire aussi vite classée que résumée. Le fait qu’il s’agit en réalité du procès d’un instituteur, d’un homme de 50 ans, d’un père de famille, non celui d’une institution, est occulté. Et du même coup est nié le fait que l’aspect tragique de l’affaire (la souffrance, la peine, l’angoisse...) n’est en rien unilatéral.
Que Philippe Boubet ait vécu le drame de l’accident mortel d’une élève dans sa classe, celui de sa mise en accusation et pour finir celui de sa condamnation pour "faute caractérisée", tout cela disparaît derrière les seules choses qui importent : sa culpabilité et ce dont elle est porteuse.
La formule du "pot de terre contre le pot de fer" bénéficie en effet d’un niveau de généralité et d’imprécision suffisant pour pouvoir s’appliquer à d’autres cas. N’est -on pas alors autorisé à penser que l’expression a été employée à dessein, et que le propos - public, ne l’oublions pas- préfigure les utilisations futures du verdict en s’accrochant à un contexte idéologico-politique global où fleurissent les discours anti-fonctionnaires ?
Le procédé bien huilé de l’usage d’une expression métaphorique stéréotypée donne au procès une valeur exemplaire, et en l’occurrence, permet à "l’affaire Boubet" d’illustrer le combat des petits David-usagers du service public, jusque-là toujours donnés perdants, contre le toujours victorieux Goliath-Education Nationale. D’en conclure que les choses ont enfin changé...le pas est aisément franchissable. Mais est on sûr alors d’en mesurer toutes les conséquences ?
N’en arrive-t-on pas subrepticement à la justice des justiciers, et à répandre l’idée que leur combat contre l’État est celui des petits contre les grands, de la France d’en bas contre celle d’en haut ? On connaît malheureusement la chanson, c’est l’air, tout autant inaudible qu’irrespirable, du temps. De l’époque, certes, mais aussi du temps idéologique qu’il fait.
De ce point de vue, le maître du barreau est aussi, ici, un baromètre, un indicateur de climat ...menaçant, si l’on en juge par ce qui est perceptible. À travers la figure choisie, on entrevoit déjà comment, en d’étranges hybridations, des phantasmes d’héroïsme vont accompagner les combats des tenants de l’américanisation de la raison pénale, et comment des néo-poujadistes de tout bord, puisant à tous les imaginaires, vont se parer des plumes romantiques du combat révolutionnaire et individualiste anti-État et se draper de la cape de Zorro. À chacun sa Résistance, son épopée...sa fable. Qu’à à cet égard les dérapages verbaux récents du ministre de la fonction publique sentent leur "cheval de Troie" ne devrait pas surprendre...
Restent enfin les destinataires indirects bien réels de cette rhétorique du direct.
En assimilant la condamnation d’un enseignant à une victoire contre l’Education Nationale tout entière, le message interpelle les maîtres d’école en même temps que l’institution elle-même.
Il rappelle ainsi, tout en le lui reprochant, que Philippe Boubet incarne aujourd’hui sa profession inquiète et blessée, mais aussi, à son corps défendant -et ça le ferait sans doute sourire en d’autres circonstances- le ministère qui l’emploie.
Cela devrait impliquer plusieurs choses complémentaires :

Les enseignants ont plus que jamais des raisons de réaffirmer avec la dignité qui a toujours été la leur, leur solidarité avec leur collègue d’Epinay-sur-Seine. Non par réflexe corporatiste, comme certains voudraient le faire croire, ni par souci de la recherche d’une quelconque impunité, mais parce qu’ils ont l’intime conviction de la non-culpabilité d’un collègue et le sentiment non moins tenace d’être également en accusation, sinon condamnés.
Il leur est légitime de demander aussi à leur employeur les garanties de pouvoir exercer sereinement leur métier.
De son côté l’institution de l’Education Nationale, interpellée au plus haut niveau, doit réaffirmer publiquement son soutien à Philippe Boubet, rappeler quelle est sa vision de l’école et clarifier, avec les enseignants, les conditions si particulières d’exercices de leur métier.
Mais elle doit aller plus loin si elle veut éviter que, malgré son soutien et l’absence de reconnaissance de faute, la personnalisation de la condamnation, certes prévue par les textes, puisse être interprétée comme un écran protecteur commode dont elle pourrait, à la rigueur, être satisfaite, n’étant que symboliquement mise en cause...
Il serait raisonnable de faire en sorte que son désaccord avec le verdict soit explicite et que puissent disparaître à l’avenir de tels décalages entre les jugements professionnels de l’institution et les jugements des cours de justice, sauf à vouloir faire de chaque enseignant le "pot de terre "potentiel d’un État-partenaire-employeur aux effets protecteurs douteux . [1]


Les enseignants d’Epinay-sur-Seine et d’ailleurs attendent sur tous ces points des réponses..


[1La fable incriminée s’intitule en réalité "Le pot de terre et le pot de fer".
Le récit n’est en rien l’équivalent d’un David contre Goliath, mais illustre les risques encourus par quiconque écoute aveuglément des "amis" dont les bonnes intentions ont parfois des conséquences fâcheuses. La morale en est la suivante :

Ne nous associons qu’avecque nos égaux.
Ou bien il nous faudra craindre
Le destin d’un de ces Pots.


Un "contre" ou un "et" ne racontent pas en effet la même histoire. ...