Humeur !

Une fois de trop ...
jeudi 18 juin 2020
par  Jean-Claude ROLLAND
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Ce n’est pas la première fois ; peut-être une de trop. Un collègue : "Toi, maintenant tu es éloigné du terrain." En général, je simule une surdité soudaine due à mon grand âge et à mon expérience. Mais ...

J’entends ces remarques.
Au-delà même je les partage.

Oui, c’est vrai, je ne suis pas assez sur le terrain alors que c’est ma mission première. Je ne prends pas assez de classes alors que c’est ce que je préfère. Et je ne connais pas leurs élèves, je ne travaille qu’avec leur enseignant et leur école.
C’est donc, par ces remarques, mon métier même qui est questionné.

Le terrain ?
J’ai enseigné à Saint-Denis, à Villetaneuse et à Epinay. Peu d’écoles en fait. Et si je compte, bien peu de classes. : entre 15 et 20. En effet un terrain limité dans ces premières années. Mais depuis je me suis rattrapé en ce qui concerne l’étendue du terrain, même si je ne travaille que sur une circonscription.
Chaque année, je travaille avec une trentaine d’enseignants débutants que je vois en classe et en entretien de une à quatre ou cinq fois.

En une année je mets les pieds dans plus de classes que dans toute ma carrière d’instituteur : la question est donc : sur ces terrains multiples que puis-je encore apprendre du métier et de l’École ?
J’observe des praticiens.
Des enseignants qui enseignent.
Des élèves qui apprennent.

Des dimensions pédagogiques aux dimensions sociales de l’acte d’enseigner. Des enseignants qui survivent, d’autres qui s’épanouissent, d’autres encore qui résistent.
Des erreurs didactiques aux chefs-d’œuvre de mise en œuvre pédagogique, des classes où l’élève est au centre, d’autres pour lesquelles le savoir est central, des Maîtres tout-puissants, des maîtres animateurs, des maîtres qui accompagnent, d’autres qui pilotent, … : le terrain est foisonnant.

J’observe.

Observer c’est faire des choix. Alors, je sélectionne avec l’enseignant que j’accompagne quelques pistes de travail et je me garde mes autres observations, mes autres questionnements pour moi, pour que ces terrains continuent à m’alimenter.
Le terrain c’est mon métier, c’est la matière première de mes actions et de mes réflexions, c’est le matériau de ma construction professionnelle.

"Tu n’as pas pris de classes depuis très longtemps. Les élèves ne sont plus les mêmes."

Prendre la classe.
Drôle d’expression.

Je crois que je préfère me laisser prendre par des élèves. Me laisser surprendre.
C’est ce que j’ai toujours apprécié dans ce métier. Des enfants curieux, qui se questionnent, qui remettent en question, qui surmontent des obstacles,

Alors je me laisse encore le droit, le devoir, de me laisser surprendre par des classes. Je leur propose des situations complexes parce que le monde est complexe et que le tout est bien plus que la somme des parties aussi simples soient-elles.
Certains élèves adorent ; ils trouvent alors qu’il y a dans les disciplines du mystère, de la magie et aiment se mettre en danger pour résoudre. D’autres se plient à la situation et travaillent. D’autres, scolaires, ne comprennent pas que ce ne soit pas un exercice. Et enfin, ceux qui me prennent le plus, ce sont ceux qui surpris de leurs pouvoirs de compréhension de la situation, y entrent par tous les moyens et, opiniâtres, ne lâcheront pas ; ce sont souvent des élèves que l’on a pu dire en difficulté.

Ces enfants, ce ne sont pas les mêmes que ceux de mes classes. Heureusement, ils sont tous différents et effectivement ils sur-prennent.
Et moi je prends encore et toujours plaisir à sur-prendre des classes, certes, pas assez à mon goût.

Oui, je suis et reste un maître d’école, un instit’, je revendique ce métier.