La dimension graphique des Fables de La Fontaine

Mise en vers et mise en page, typographie et orthographe
dimanche 6 mars 2005
par  Philippe Rocher
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Les élèves peuvent comprendre plus tôt qu’on ne le pense la pertinence sémantique de certains aspects formels d’un texte et ils sont souvent habitués dès la maternelle à donner du sens aux différences de taille et de couleur des caractères, ou aux passages en gras et en italiques, dans un album ou sur une affiche . S’arrêter avec eux sur la différence de longueur des vers ou sur une particularité typo-orthographique qui pose questions dans une fable ne relève donc pas plus qu’ailleurs d’une attention excessive à des détails sans importance, mais
participe au contraire pleinement de l’apprentissage de la lecture et de la culture de l’écrit. Faut-il encore que les versions proposées des Fables garantissent la vi-lisibilité du texte.

LA PLUPART DES ARTICLES MIS EN LIGNE SUR CE SITE SONT REGROUPES DANS LE FICHIER IMPRIMABLE Les fables à l’école

Quelle que soit l’entrée choisie pour l’introduction des Fables en classe (recueils illustrés, albums, BD, auditions d’interprétations, avant ou après Esope...), le moment de débat interprétatif implique l’usage collectif d’un texte dont les élèves devraient pouvoir posséder un exemplaire facilement accessible et manipulable.

Pour ce faire, il paraît préférable de donner le texte brut, et seul (illustrations éventuelles mises à part), sans l’alourdir, comme le font certains manuels, de tout l’appareil destiné à l’origine à aider la lecture (lexique, notes, changement de couleurs de certains mots, questionnaire...), mais dans lequel le poème est bien souvent noyé, voire défiguré.

Il est en outre important de veiller à donner aux élèves des versions où le rôle de la ponctuation et des majuscules a été pensé, et dans lesquelles les modifications, portant essentiellement sur la modernisation de l’orthographe (« tenait » pour « tenoit »...), ne touchent pas à la disposition graphique d’origine (pas d’alignement à gauche des vers, pas de strophes artificielles pour séparer les dialogues...).

Tout ceci pourra sembler évident, mais La Fontaine faisant partie de ces auteurs que l’on peut éditer à moindre frais sans copyright, la prise en compte des aspects considérés n’est malheureusement pas toujours effective dans toutes les éditions jeunesse, très inégales sur ce point, et dont certaines valent plus pour les illustrations que pour le texte lui-même. Dans ces conditions, le "photocopillage" des textes de ces éditions ainsi que le copier-coller-imprimer de certaines versions en ligne sur le web sont des oprérations "à haut risque" d’erreurs. Quant à notre mémoire, elle a toute les chances d’être très lacunaire relativement à la dimension typographique des fables .

Afin de s’assurer que les versions proposées aux élèves dans le cadre d’une activité de lecture respectent les critères évoqués ci-dessus, il est donc conseillé de consulter des éditions fiables... des Fables , ou plus simplement, d’utiliser l’anthologie école-collège- mise en ligne sur ce site.

Essayons maintenant de voir pourquoi ce qui vaut pour tous les poèmes imprimés en général est particulièrement pertinent dans les Fables de La Fontaine.

DISPOSITION GRAPHIQUE ET VI-LISIBILITÉ

Les alexandrins, décasyllabes, octosyllabes ou heptasyllabes des Fables sont des vers classiques en ce qu’ils respectent, pour ce qui est de leur composition interne et de leur articulation à la syntaxe, les règles de la versification en usage au XVIIe siècle. Là où La Fontaine est en revanche moins « classique », c’est que la plupart des fables sont écrites en vers mêlés, c’est-à-dire qu’elles mélangent sans régularité apparente des vers de mesure différente. Ce travail d’orfèvre n’est pas pour rien dans la vivacité des textes où la longueur des vers n’est pas déterminée par le respect d’un patron métrique extérieur qu’il s’agirait de suivre une fois pour toute, mais semble obéir aux nécessités du texte lui-même. Le récit et ses péripéties, les dialogues, l’articulation de l’ensemble, la distinction récit/morale favorisent en effet des ruptures et de multiples contrastes que les vers, par leur différence de longueur, mettent en évidence.

Dès lors, on se saurait se contenter des passages à la ligne et de la présence des majuscules aux initiales de vers, qui nous signalent tout au plus qu’il s’agit bien de vers et en respectent le nombre. La monotonie visuelle, l’« arythmie pour l’œil » qui en résulte ne montrent rien de la richesse de composition, et les fables perdent alors toute distinction entre elles, et toute singularité relativement à d’autres textes.

Le texte rendant visible, dans sa dimension spatiale (blancs, longueurs et nombre des vers, passages à la ligne...), le rythme propre à chaque fable, la différence entre vers courts et vers longs doit donc être perceptible afin de garantir la physionomie particulière de chaque texte.

Il semblerait d’ailleurs qu’en certains endroits la mise en page soit particulièrement signifiante et que La Fontaine ait su exploiter les possibilités mimétiques d’une combinaison judicieuse entre la présentation typographique et l’utilisation des vers mêlés dans une forme brève.
Par exemple, dans La grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf, le texte étonnamment difforme « s’enfle et se travaille », et se dégonfle, conjointement aux efforts de l’héroïne, et les vers de la morale se rétrécissent, en passant de l’alexandrin à l’octosyllabe, au fur et à mesure que descend le rang social évoqué à la rime (grands seigneurs, ambassadeurs, pages), et en proportion inverse de l’importance des personnages visés (bourgeois- petit prince- marquis).

LA GRENOUILLE
QUI SE VEUT FAIRE AUSSI GROSSE
QUE LE BŒUF

Une grenouille vit un bœuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un œuf,
Envieuse, s’étend, et s’enfle et se travaille,
Pour égaler l’animal en grosseur,
Disant : « Regardez bien, ma sœur ;
Est-ce assez ? dites-moi ; n’y suis-je point encore ?
- Nenni. - M’y voici donc ? - Point du tout. - M’y voilà ?
- Vous n’en approchez point. » La chétive pécore
S’enfla si bien qu’elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages.
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.

Il en est de même semble-t-il pour L’âne portant les reliques, où le texte se rétrécit considérablement à mesure que les illusions de l’âne s’envolent, après s’être gonflé d’un alexandrin (le seul du texte) au moment où, "recevant comme siens l’encens et les cantiques", la méprise du vaniteux est à son comble .

L’ÂNE PORTANT LES RELIQUES

Un baudet, chargé de reliques,
S’imagina qu’on l’adorait.
Dans ce penser il se carrait,
Recevant comme siens l’encens et les cantiques.
Quelqu’un vit l’erreur, et lui dit :
« Maître Baudet, ôtez-vous de l’esprit
Une vanité si folle.
Ce n’est pas vous, c’est l’idole
A qui cet honneur se rend,
Et que la gloire en est due. »

D’un magistrat ignorant
C’est la robe qu’on salue.

Et enfin, est-il exagéré d’apercevoir les contours élégants et fragiles d’une carafe à laquelle il ne manquerait qu’une anse dans Le pot de terre et le pot de fer ? « Les marmites » d’Esope transformées en pot de vers ?

RAISONS TYPOGRAPHIQUES ET ORTHOGRAPHIQUES

Concernant la ponctuation et les majuscules , les universitaires responsables des éditions modernes les plus sérieuses des Fables considèrent généralement que le sens et les effets stylistiques doivent déterminer les choix, et non, comme au XVIIe siècle, le caprice et l’arbitraire des éditeurs. C’est ainsi, par exemple, que Marc Fumaroli précise dans la note préliminaire de son édition des Fables (La Pochothèque, 1991) :

Les majuscules, surabondantes dans les éditions anciennes, timidement ôtées ici et là dans les éditions modernes, ont été supprimées chaque fois que l’usage moderne ne les exige plus, sauf dans les cas où elles soutiennent une figure de style....Types individualisés, les animaux et les plantes des Fables, sauf lorsque leur nom est traité en nom propre (Sire Rat), ou en titre social (Sa Majesté Lion) ont été ramenés à la minuscule. Le jeu délicat du poète entre le sens propre et le figuré, le singulier et le général, n’en est, nous semble-t-il, que plus lisible.

De ce point de vue les versions qui mettent des majuscules à toutes les occurrences de « corbeau » et « renard », ou n’en mettent aucune, sont à mon avis à éviter. Car si les majuscules importent à « Maître Corbeau », « Maître Renard » et « Monsieur du Corbeau », car elles contribuent à l’effet d’ironie du texte en général et du discours du renard en particulier, leur généralisation sur tout le texte limite leur pertinence en faisant disparaître cet effet. Et il en va de même à fortiori avec la disparition complète de ces majuscules.

Cette prise en compte de la forme graphique, permet une utilisation fine des indices visuels et enrichit la discussion avec les élèves qui ne manquent pas d’observer : « pourquoi il y a une majuscule à Corbeau et à Renard, c’est pas des noms propres ?! », mais aussi : « pourquoi y’en n’a pas plus loin ? »...

Des remarques du même ordre concernent bien sûr d’autres fables, comme par exemple Le loup et l’agneau avec :

- Sire, répond l’agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu’elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d’Elle ;

où la typographie (ici la majuscule de la deuxième occurrence du pronom féminin) vient habilement compléter le lexique (« Sire » et « Votre Majesté » ) pour signaler au lecteur la dimension allégorique de « positions » (“Plus de vingt pas au-dessous d’Elle”) dont on comprend qu’elles ne relèvent pas uniquement de la topographie des cours d’eau...
Tout concoure ici, y compris « la lettre », à évoquer l’esprit dans le quel le texte est écrit et la visée satirique de l’auteur s’en prenant aux abus de pouvoir des tyrans, ou tout simplement des plus forts.

Des considérations du même ordre invitent à choisir, pour Le corbeau et le renard encore, entre les versions qui écrivent « Hé ! Bonjour » et celles où l’on trouve « Et bonjour ». Pour ma part, "Et Bonjour " a ma préférence, « Hé ! Bonjour... » me semblant peu compatible avec le fait que la flatterie du renard passe par une pose affectée qui interdit toute forme de familiarité pour arriver à ses fins.

Pour terminer, un problème intéressant soulevé par la "langue des vers" dans La colombe et la fourmi.
Le plus souvent, dans les éditions de cette fable, presque toutes les occurrences du mot "fourmi" au singulier présentent un "s", par respect de deux contraintes imposées par les règles de la versification classique : la prohibition de l’hiatus ( la rencontre entre deux voyelles) obligeait d’écrire "une fourmis y tombe" et "où la fourmis arrive"), et si la Fontaine pouvait écrire "Et dans cet océan l’on eût vu la fourmis", c’était à cause de la règle de la "rime pour l’oeil" (ici avec "petits" au pluriel).
Dans son souci légitime de modernisation, Marc Fumaroli a choisi quant à lui de supprimer dans son édition tous ces "s" qui heurtent nos habitudes orthographiques. On pourrait cependant considérer que sur ce point il eut été préférable de maintenir l’orthographe d’origine, ou à tout le moins , de couper la poire en deux en ne conservant que « la fourmis » à la rime .

LA COLOMBE ET LA FOURMI

L’autre exemple est tiré d’animaux plus petits.

Le long d’un clair ruisseau buvait une colombe,
Quand sur l’eau se penchant une fourmis y tombe ;
Et dans cet océan l’on eût vu la fourmis
S’efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
La colombe aussitôt usa de charité :
Un brin d’herbe dans l’eau par elle étant jeté,
Ce fut un promontoire où la fourmis arrive.
Elle se sauve ; et là-dessus
Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus.
Ce croquant, par hasard, avait une arbalète.
Dès qu’il voit l’oiseau de Vénus,
Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.
Tandis qu’à le tuer mon villageois s’apprête,
La fourmi le pique au talon.
Le vilain retourne la tête.
La colombe l’entend, part et tire de long.
Le soupé du croquant avec elle s’envole :
Point de pigeon pour une obole

Outre que cette attention particulière à la rime semble s’accorder aux critères que le spécialiste s’est donnés ( L’orthographe a été résolument modernisée, sauf dans les cas ou la rime (trésor/encor) ou le mètre (Oût plutôt qu’Août) en eussent été blessés.), on ne se priverait pas de l’effet de sens ainsi produit et permis (sinon prévu ?) dès les premières éditions : en forçant la rime avec ces animaux petits une fois tombée à l’eau, la fourmis montre d’autant mieux que cette augmentation limitée et de toute façon provisoire de sa taille n’est qu’un effort en vain, de regagner la rive...et que cela n’empêche pas le clair ruisseau d’être pour elle un océan. Elle n’a fait que regagner la riv(m)e du poème, mais c’est à s’arrimer, plutôt qu’à rimer mieux, qu’elle devrait plutôt songer.

Il va de soi que l’évocation de ces subtilités poétiques n’a guère d’intérêt avec les jeunes élèves . Mais qui peut nier en revanche l’intérêt de la rencontre de cette intéressante curiosité orthographique, et du questionnement qu’elle induit ?

Ne serait-ce que pour pointer les libertés (les fameuses licences) que les poètes prennent avec l’orthographe quand ça les arrange !


Mis à jour en mai 2006

Sur la versification des Fables et son articulation aux autres dimensions de la composition textuelle, voir également sur ce site Dire, lire, Écrire les Fables.