La Fontaine :
Récitation et Littérature (Cycles 2 et 3)

Propositions avec "Le Corbeau et le Renard"
jeudi 19 février 2004
par  Philippe Rocher
popularité : 9%

Ce qui suit n’est pas une programmation ni une série désordonnée de séquences, mais quelques pistes de travail facilement transposables pour d’autres fables (voir l’anthologie et sa présentation). Pour la mise en œuvre détaillée, c’est à vous de voir en fonction du niveau de classe, de vos élèves, de votre intérêt pour le sujet...et de votre imagination, elle même nourrie par..... de toute façon c’est à vous de voir.

Il est recommandé de se reporter à la version expansée de cet article, Dire, Lire, Écrire les Fables , qui présente des suggestions de travail à partir d’une étude plus approfondie des caractétistiques des fables (morale et récit, mise en vers, séquences dialoguées, désignation des personnages...) .





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QUE FAIRE AVEC CETTE FABLE EN CLASSE ?

- LIRE : seul puis, en groupe, dire ce que l’on a compris. La scène, l’enjeu, la ruse du renard, la morale. En s’appuyant sur le texte.

  • On évoque beaucoup la satire sociale (un personnage haut placé- le roi ?- en position supérieure, et l’hypocrisie de courtisans rusés qui veulent leur part du fromage...) mais on n’insiste jamais assez sur le rôle et le pouvoir de la parole et sur l’usage particulier du langage pour arriver à ses fins.

Cependant jusqu’ici d’un langage nouveau/ J’ai fait parler le loup et répondre l’agneau ;/ J’ai passé plus avant : les arbres et les plantes/ Sont devenus chez moi créatures parlantes. (La Fontaine « Contre ceux qui ont le goût difficile », Livre II, fable 1)

Rappelons que le 17e siècle est l’âge de l’éloquence et que dans ce contexte, les lecteurs de La Fontaine reconnaissaient aisément que le renard emprunte à un genre rhétorique particulier, appelé « épidictique », et utilisé pour faire l’éloge (le panégyrique) ou le blâme d’une personne. En l’occurrence, pour le corbeau c’est la douche écossaise.

  • Comme souvent chez La Fontaine, la morale est ambiguë. C’est d’ailleurs le renard lui-même qui l’énonce. Il s’agit bien de se méfier des beaux parleurs, et des flatteurs en particulier, mais de comprendre aussi que tout cela se fait avec l’intelligence et le langage, que celui-ci n’a pas que des mauvais usages, et qu’il vaut mieux de toute façon en avoir la maîtrise. Dans cette fable, il est clair qu’intelligence et discours sont liés et qu’au contraire l’absence de parole est associée à la sottise. C’est en tout cas l’atout majeur du très humain renard (qui "tint... ce langage", c’est "à ces mots" que le corbeau réagit, le renard se saisit du fromage et "dit" sa "leçon" ...), seul être parlant face à un corbeau (qui ne tient que "fromage", n’"ouvre" le "bec" que pour lâcher "sa proie" sans jamais montrer son "ramage", et qui n’a droit qu’au discours rapporté indirect à la fin), certes non moins humain, mais dont la naïveté, la vanité et la superficialité l’ont précisément rendu trop prompt à faire le beau pour la recherche de la gloire au détriment de l’essentiel (un autre thème d’actualité) et à ne subordonner qu’à cette fin l’utilisation de son bec (qui n’a pas plus d’intérêt alors que ses plumes). Une belle voix n’est pas un beau discours.
  • Il est donc utile de travailler, en plus des marques linguistiques du discours flatteur du renard, sur le statut du discours rapporté, toujours direct pour le renard, et indirect pour le corbeau (le dernier vers est précisément au discours indirect alors que le corbeau a le bec libre...), et sur le le champ lexical de la parole, systématiquement favorable au renard.
  • QUESTIONS SOULEVEES (PAS EXACTEMENT SOUS CETTE FORME NI DANS CET ORDRE...) :
    Je présente ici sous forme de questions quelques problèmes d’interprétation souvent rencontrés en classe. Ce n’est pas pour autant que j’ai effectivement posé moi-même toutes ces questions... et qu’il faille les poser. Disons que ça résume bien ce qui fait débat de manière récurrente depuis le célèbre jugement négatif de J.J.Rousseau sur cette fable.
    • En quoi la situation est un problème pour le renard ? (il veut le fromage mais ne grimpe pas aux arbres...)
    • Quel moyen va-t-il utiliser pour le résoudre ?
    • Sur quoi compte-t-il pour réussir ?
    • Le renard est-il sincère quand il dit « sans mentir » ?
    • Le corbeau est-il à plaindre ?
    • Le renard applaudi et admiré en est-il pour autant quitte avec la morale ?
    • Quand il prétend avoir été utile au corbeau et mérité son fromage, en quoi a-t-il raison ?
    • Est-il sincère à ce moment là ?
    • En quoi est-il paradoxal ?
    • Le fait qu’il était intéressé par le fromage annule-t-il, ou affaiblit-il la portée morale de sa leçon ?
    • A-t-il une bonne « pédagogie » ?
    • Peut-on donner une leçon à quelqu’un au prix de l’humiliation ?
    • Ne prend-il pas un malin plaisir à s’acharner sur sa « victime », en profitant de sa victoire pour donner « le coup de grâce » ?
    • Ne serait-ce pas au corbeau de tirer lui-même la leçon de ce qui vient de lui arriver ?
    • Pourquoi La Fontaine a choisi que la morale de sa fable soit énoncée au corbeau par le renard lui-même, alors que son action n’est pas morale à 100% ?
    • Le renard a-t-il mangé le fromage ?
    • Doit-il le rendre ?

- TRAVAILLER EN INTERTEXTUALITE (les liens du texte avec d’autres textes) :
Pour la dimension intertextuelle, voir sur ce site Quelques outils pour les mises en réseaux des fables

La lecture du texte est déjà l’occasion de questions multiples concernant le genre.

C’est de la poésie ? Pourquoi ? On réinvestit alors des connaissances et un vocabulaire spécifique (rimes, vers....). On cherche les rimes. Pourquoi "flatteur" et "monsieur" ? Et au delà, on cherche les autres équivalences entre les vers et dans les vers (parallélismes syntaxiques de surface, sonorités...). Le tout, sans se lancer dans des descriptions formelles trop pointues sans intérêt à l’âge de nos élèves, et qui risqueraient d’émousser sérieusement le plaisir qu’ils ont en général à lire les fables.

C’est une histoire. Un conte ? Une fable ? La Fontaine a écrit d’autres fables. C’est quoi une fable...... ?
Pour prolonger :

1-ECOUTER, DIRE, LIRE : GIF - 55.4 ko

  • 1-Les sources : Rappelons que le titre exact du recueil de La Fontaine est « Fables choisies mises en vers ». « Choisies » car puisées dans le stock du fabuliste grec Esope, traduit par Phèdre en latin. Intéressant de faire lire la version d’Esope et de comparer (viande ou fromage ?). Vers, discours direct chez la Fontaine, prose et plus de discours indirect chez Esope, qui fait peu parler ses personnages, et est généralement plus simple.... Noter que le commentaire final du fabuliste grec est absent chez La Fontaine.

La liste de référence des œuvres de littérature jeunesse, cycle 3 (scérén,CNDP) contient une liste des versions d’Esope.

  • 2-D’autres fables de La Fontaine :
    -  faire dégager des constantes (animaux incarnant des types humains, morale, discours direct, importance du langage, satire sociale, études de mœurs, liens avec l’époque...ironie, vers mêlés...)
    -  rechercher d’autres fables avec les mêmes animaux
    -  comparer et classer les moralités ( mise en garde : "Trompeurs, c’est pour vous que j’écris : Attendez-vous à la pareille", constat d’une réalité injuste : "La raison du plus fort est toujours la meilleure", règle de conduite : "Rien ne sert de courir ; il faut partir à point"...)
    -  lire les fables dans lesquelles le renard est confronté à d’autres becs et n’est pas victorieux (Le Renard et la Cigogne, Le Coq et le renard...)
  • 3-La postérité de l’œuvre et ses transpositions :
    - montrer des pastiches : Pour ce travail, l’édition du tricentenaire aux Editions Complexe des oeuvres complètes de La Fontaine rend de grands services en incluant les pastiches et parodies les plus remarquables, ainsi que des adaptations en créoles et en sabir. Elle propose en plus toutes les versions d’Esope. Un autre ouvrage plus facile d’accès est le "La Fontaine ou les métamorphoses d’Orphée" de Patrick Dandrey aux éditions Découvertes Gallimard, qui contient -c’est le principe de la collection- une riche iconographie et des documents écrits intéressants (en particulier sur "La cigale et la fourmi" à travers l’histoire, le jugement de Rousseau...). Voir aussi "Le petit Perret des fables" chez J.C.Lattès,1992.
  • 4-Le genre dans d’autres cultures :
    - y-a-t-il des fables en Afrique ? en Asie... ?
    - voir Jan Knappert, "37 fables d’Afrique", Jean Muzi, "19 fables de singes" et Andrée Chédid, "Fêtes et lubies", tous trois chez Flammarion.
  • 5-Le genre à d’autres époques :
    - lire Florian (XVIIIe siecle), "Fables", Jacques Prévert, "Histoires", Gallimard-Folio (en particulier "Le chat et l’oiseau"), Claude Roy, "Enfantasques", Gallimard (dont "Le petit chat blanc")
  • 6-Des contes et les albums jeunesse où des animaux sont présents aussi, et comparer.

2-ECRIRE

  • réécrire en détournant, avec la méthode S+7 ou S+5 ( voir par exemple comment La Cimaise et la Fraction de Queneau a été exploitée sur un site d’élèves de Cycle 3, et aussi le site « A la découverte de Jean de La Fontaine »)
  • réécrire en prose
  • réécrire dans une version « moderne »
  • imaginer la vengeance du corbeau
  • écrire l’interview du corbeau après sa mésaventure (dans la même veine, vous apprécierez sur le premier site cité ci-dessus les interviews d’avant départ et d’après course du lièvre et de la tortue par des journalistes sportifs...)
  • élargir le bestiaire : choisir d’autres animaux, essayer de leur attribuer un trait de caractère en fonction de ce que l’on connaît de leur mode de vie et de leurs caractérisrtiques physiques, et écrire une fable.
  • transposer en pièce de théatre
  • transposer en fait divers
  • travailler les registres de langue à partir d’une version en argot
  • écrire une fable à partir d’un incident, d’un fait divers, d’une image, d’une morale, d’un poème, d’un album...
  • écrire une morale à partir d’une fable d’Esope ou d’un autre texte
  • terminer une fable dont on a la situation de départ et les personnages
  • dans tous les cas, travailler les verbes introducteurs de discours (dire, répondre, rétorquer, s’exclamer, hurler, claironner, renchérir, ajouter, suggérer, proposer, lancer, mugir, vociférer... Tu la troubles, reprit cette bête cruelle...)

- COPIER, entièrement ou par fragments, ou SAISIR avec un traitement de texte :

  • excellent pour travailler la disposition graphique, les marques du discours direct (guillemets) et le respect des contraintes de formatage du genre (passages à la ligne obligatoires, majuscules en début de vers, alinéas indiquant la différence de longueur des vers...).
  • cela permet aussi de retravailler sur la différence vers/phrase, et sur les caractéristiques de ce type de poème (vers mêlés, absence de régularité strophique, mais toujours rimes...).
  • le tout peut en outre s’inscrire dans des projets où la calligraphie ou la présentation écrite du travail jouent un rôle majeur : confection d’un recueil de fables pour la classe, d’un panneau, d’un album, d’un dossier La Fontaine, d’une page web, d’une transposition en BD...

- LIRE A HAUTE VOIX, SEUL OU A PLUSIEURS ET :

  • saisir le rythme, en respectant les accents de groupe, en marquant les liaisons ("tenait en", "lui tint à peu près", "vit aux dépens", "vaut bien un fromage", "honteux et confus", "mais un peu tard").
  • distinguer le narrateur et le renard...
  • exploiter les effets mimétiques de cette fable croassante. Les rimes en "eau" "oi(e)",et "age", comme les assonances et allitérations des quatre premiers vers ("Maître Corbeau sur un arbre...fromage", et "Maître Renard par l’odeur al.. langage" , mais aussi des suivants ("si votre ramage se rapporte à..", "hôtes des ces bois", à ces mots le corbeau...joie") permettent en effet de singer le croassement du corbeau, lequel ne peut s’autoriser que d’un "fromage" et d’un "laaarge bec" inutile et sans "voix" pour tout "langage" (d’où la rime "langage/ fromage" et le parallélisme des constructions "Tenait...fromage/Lui tint...langage", qui, en indiquant la différence de nature irréductible des deux protagonistes, signalent que tout est déjà joué d’avance et anticipent sur les modalités futures -langagières et rhétoriques en l’occurrence- de la ruse du renard).
  • Tenir compte du fait que La Fontaine écrit "Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie" , sans le « et » (qu’on voit parfois et que les élèves ont tendance à prononcer même quand ils n’est pas écrit). Il montre ainsi, en séparant deux hémistiches parfaitement égaux par une simple virgule, l’effet automatique et instantané de l’ouverture du bec, alors que le « et », avec une interprétation temporelle possible (équivalent à « puis ») risquerait de casser l’effet obtenu par la concision (sans parler du fait qu’on n’aurait plus un alexandrin mais un vers de treize syllabes puisqu’il faut dans tous les cas, en versification classique, lire « lai+sse+tom+ber »).
  • préparer ainsi une "récitation".

- MEMORISER EN VUE D’UNE INTERPRETATION :

  • Facile à apprendre, elle est souvent déjà connue par les élèves avant leur arrivée à l’école (elle est connue également dans les pays francophones d’où sont parfois originaires nos élèves). Elle constitue en fait, avec d’autres fables du même auteur et peut-être quelques poèmes de Prévert, le seul patrimoine poétique commun aujourd’hui à plusieurs générations, et des personnes de toutes les catégories sociales sont encore capables de le réciter de mémoire. A la différence de la première moitié du siècle dernier où ce patrimoine collectif était étendu par exemple à Victor Hugo dont des poèmes parfois très longs étaient sus par cœur par de nombreux adultes. Le fait est attesté par des personnes âgées que j’ai pu rencontrer et par des témoignages concordants de personnes de mon âge concernant des « anciens » de leur famille. On aurait tort cependant d’en conclure que l’école n’a plus à faire lire ou faire réciter ce texte aujourd’hui. Au contraire ! L’école demeure le vecteur principal de diffusion d’un texte toujours vivant après plus de trois siècles.
  • Noter ? J’ai personnellement beaucoup de mal à noter les élèves qui récitent. J’insiste souvent sur le fait que connaître le texte est une condition nécessaire et non suffisante : n’importe quel système à transcription vocale peut le faire et j’attends plus une interprétation qu’une simple diction souvent rapide et monotone du texte. La performance de toute récitation doit approcher celle de l’acteur. D’autant plus ici que l’efficacité de la ruse du renard repose sur sa capacité à bien parler pour embobiner le corbeau. Les élèves doivent donc faire la performance d’une performance discursive.
  • L’idéal en l’occurrence serait d’avoir des enregistrements vidéo ou audio d’interprétations réussies d’acteurs ou d’autres élèves et de s’en inspirer, ou d’aller voir un spectacle quand l’occasion se présente.
  • Par ailleurs tous les projets d’enregistrement audio (la « compil poétique » de la classe par exemple) ou de représentation publique (filmée ou non) face à d’autres classes ou aux parents, sont propices à améliorer les performances des élèves en matière de récitation, en y ajoutant un enjeu. Toutes les transpositions et tous les accompagnements également : mise en musique, mime, marionnettes, rap...(il existe depuis le tricentenaire des versions chantées disponibles sur le marché...) où l’on peut jouer à plusieurs et imaginer une mise en scène minimale (le corbeau effectivement perché avec un « fromage » dans le bec, le renard arrivant et montrant par une mimique ou un son quelconque son intérêt pour le fromage...le renard mange-t-il ou non le fromage avant de faire sa leçon ? ...le narrateur en retrait).

- ILLUSTRER :

Le cahier de poésie de l’élève, mais aussi l’anthologie de la classe.
On peut aussi confectionner un panneau La Fontaine.
Voici, en vrac, pour changer un peu du traditionnel dessin au crayon de couleur (avec interdiction des feutres...), quelques pistes non exhaustives qui ne demandent qu’à être enrichies par vos soins :

  • Recherche et observation d’illustrations plus ou moins connues et faciles d’accès. Puis utilisation à la manière de...exposition...
  • Montages : photocopies, papier ce couleur, découpage, déchirage, coloriage, collage.
  • Techniques mixtes, collage+fusain ou craie grasse ou peinture ou feutres...couleur ou noir et blanc ?...
  • Découpages et collages de formes géométriques simples disposées de telle sorte que la fable soit toujours reconnaissable, même sans élément figuratif...le choix des couleurs et des formes, la disposition et l’orientation de celles-ci suffisent à évoquer la scène.
  • Illustration sans corbeau ni renard
  • Transposition en BD, en album
  • Photographies...
  • Sculpture

Documents joints

Le Corbeau et le Renard
Le Corbeau et le Renard
2 variations sur ...
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