Synthèse du Débat pour l’école : Jean Jaurès le 6 décembre 2003

lundi 5 janvier 2004
par  Réseau Eppée
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Malgré le rappel et l’affirmation d’une volonté d’écoute de chacun, professionnels de l’éducation ou simplement partenaires, du respect d’indépendance et de pluralisme des avis et des objectifs de transparence voulus par la Commission du débat national sur l’avenir de l’école, il est à noter un grand scepticisme, à l’égard du débat proposé, de la part d’un très grand nombre de participants. Le malaise ressenti par les participants se traduit de différentes manières.

Dans un premier temps, parents comme enseignants expriment leurs sentiments sur l’inutilité du débat. Pour eux, si l’objectif de cette « rencontre démocratique » est de modifier la loi d’orientation de 1989, il aurait fallu faire dans un premier temps une évaluation de cette loi d’orientation avant d’envisager de la remettre en cause. De même, si la Commission du débat national avait réellement pour objectif la libre expression de chacun sur l’avenir de l’école elle ne cadenasserait pas les discussions en imposant des questions. Il revient alors dans les propos à plusieurs reprises qu’il faut s’emparer du débat pour parler de l’avenir de l’école, et qu’il ne faut pas se cantonner aux questions posées.
D’une manière générale, les participants expriment leurs impressions quant à l’honnêteté des intentions de la Commission et à travers elle, celle du gouvernement. En effet, il ressort que le débat est faussé dans la mesure où il semblerait que les grandes lignes de la politique gouvernementale soient déjà tracées. Ces constats reposent sur l’idée que les questions suggérées contiennent déjà partiellement des réponses : par exemple, la question du jour Comment utiliser au mieux les moyens dont dispose l’école ? sous-entend d’ores et déjà qu’il n’y aura pas d’augmentation des moyens pour l’école et, au-delà, elle exprime l’idée que les enseignants ont les moyens nécessaires mais qu’ils les gâchent, de plus, elle donne une mauvaise appréciation des enseignants. A cet égard, il est dit : « Vous avez de plus en plus de moyens, vous n’y arrivez pas, donc vous êtes des mauvais enseignants ». En lisant les autres questions comme Comment, en matière d’éducation, définir et répartir les rôles et les responsabilités respectifs de l’Etat et des collectivités territoriales ? ou Faut-il donner davantage d’autonomie aux établissements et accompagner celle-ci d’une évaluation ? on peut voir inscrit en filigrane le projet de décentralisation. Il est dit que les questions sont biaisées, que les réponses sont déjà apportées et que l’objectif à atteindre pour nos dirigeants est la privatisation de l’école. Les participants dénoncent le fait que la société actuelle soit basée sur l’argent et la rentabilité. Ils se demandent s’il l’on doit parler d’une école rentable comme cela est demandé. Il apparaît que les chiffres et statistiques communiqués pour alimenter le débat orientent, au même titre que les questions prospectives, vers une orientation : l’école doit coûter le moins possible. Cette remarque soulève un refus fort de la part d’intervenants dans la salle : « Nous ne voulons pas la privatisation de l’école. ». Le risque de privatisation fait peur et donne lieu à des interrogations : « comment les gros capitaux vont-ils intégrer l’école ? Est-ce que c’est une école Toshiba, Sony qui attend les enseignants ? ». On donne l’exemple du modèle allemand où les entreprises privées financent les universités. Sur ces propos, on se demande « s’il est envisageable qu’en France le MEDEF finance nos facultés ».
Si l’on pose le problème d’une école privatisée, il n’y aura pas la place pour la réussite des élèves comme nous l’entendons, c’est-à-dire, mener chaque enfant au maximum de ses possibilités. Le problème du financement de l’école publique se pose alors ainsi que d’autres questions sous-jacentes : « Est-ce qu’un enfant coûte ? » « Est-ce qu’un enfant rapporte ? Combien l’Ecole rapporte-t-elle ? » « Qui va financer l’Ecole ? »

Le sentiment général qui se dégage alors est que le personnel de l’Education nationale, et plus largement chaque citoyen, est au cœur d’une perspective politique et que, par l’intermédiaire de ce débat, le gouvernement souhaite que chacun participe, en tant que professionnels, à la mise en œuvre de cette perspective politique. Or, il est rappelé que les conflits sociaux de mai - juin 2003 témoignent du refus de la politique gouvernementale, du refus de la société qui est proposée, de l’Ecole qui est proposée : les participants n’en veulent pas.
Par ailleurs, les ministres en cause à cette période ont affirmé leurs considérations pour la représentation démocratique et les négociations, en refusant le dialogue social. De ce fait, la légitimité du débat est remise en cause : pourquoi aujourd’hui le gouvernement entendrait-il l’avis que chacun porte sur l’école et pourquoi serait-il prêt à entendre les propositions des uns et des autres puisqu’il n’a su le faire lors des grèves ?

Numéro et titre du premier sujet traité
20 : Comment l’École doit-elle utiliser au mieux les moyens dont elle dispose ?

On sait que la part du budget national consacré à l’Education a augmenté de 25% depuis dix ans, alors même que les effectifs scolaires ont baissé durant cette période. Si l’augmentation du budget alloué à l’Education nationale est indéniable, on ne peut cependant que constater l’inégale répartition qui en est faite.

Cette inégalité se traduit à plusieurs niveaux :

D’un département à l’autre : les difficultés économiques et sociales que rencontre la Seine-Saint-Denis sont multiples et connues de tous (taux de chômage important, familles souvent déstructurées, forte densité de population concentrée dans les logements sociaux, problème de violence, assistantes sociales démunies, etc.). Cette situation a une incidence inévitable sur les conditions de vie dans les établissements scolaires et sur la chance de réussite des élèves. Les grandes difficultés que connaît le département avaient conduit, après des revendications fortes, à la mise en place d’un « plan de rattrapage » pour la Seine-Saint-Denis. Cet effort, qui était nécessaire, semble aujourd’hui remis en cause puisque les moyens en termes d’encadrement, de scolarisation des enfants en maternelle, en création de postes diminuent considérablement alors même que les besoins sont plus que jamais grandissants. Une meilleur répartition des moyens ainsi qu’un approfondissement des efforts entrepris pour revaloriser l’image de notre département sont de nature à vaincre progressivement les handicaps particuliers du système éducatif en Seine-Saint-Denis.

D’une ville à l’autre : il est précisé que les moyens de l’école primaire pour chaque enfant varient de 1 à 10. Les disparités existant entre chaque commune sont parfois flagrantes : par exemple, dans le cadre des TICE, certaines communes peuvent mettre à disposition des élèves plusieurs ordinateurs par classe, alors que pour d’autre l’enseignant doit fournir lui-même le papier dont il a besoin pour les reproductions. Ces écarts ne sont pas tolérables dans le cadre d’une école prônant l’égalité des chances.

Au sein d’une même ville, les inégalités existent aussi puisque l’on a pu faire le constat qu’au sein d’une même commune, les écoles ne disposent pas des mêmes moyens, en matière de locaux, de matériel, de budget, etc.

Des écarts importants entre l’école maternelle et l’école élémentaire : l’enseignement en école maternelle semble être remis en cause dans la mesure où il n’apparaît plus comme étant une priorité. En effet, les moyens alloués aux écoles maternelles sont en diminutions constantes : la fin des contrats emplois-jeunes ne donnera pas lieu à des créations de postes d’assistants d’éducation en école maternelle, les remplacements d’enseignants sont effectués en priorité en école élémentaire, des enseignants d’école maternelle se voient parfois appelés à effectuer des services en élémentaires (notamment dans le cadre de l’expérience des CP à 10), les financements de classe à PAC et les projets TICE sont prioritairement injectés en école élémentaire, etc. Ces constats soulèvent plusieurs interrogations : va-t-on vers une spécification de l’enseignement en maternelle ? Va-t-on vers un démantèlement de l’école maternelle ?
Les missions de l’école maternelle ne faisant aucun doute, il est convenu qu’il faut préserver les moyens attribués à celle-ci. Pour exemple, une expérience a été menée dans une école maternelle de la commune : des projets avaient été menés dans le cadre de « la Charte pour bâtir l’école du 21ème siècle » afin de redonner aux enfants le temps d’enseignement qui n’est pas dispensé en maternelle le samedi matin. A cet égard, les enseignants intervenaient après 16 heures avec les enfants et pendant les temps de restauration. L’expérience avait montré qu’il y avait un très grand investissement de la part des enseignants, des familles et des enfants et les résultats étaient très probants et reconnus par tous. L’année suivante, lorsque l’école a émis le souhait de reconduire le dispositif, alors que la Charte avait pris fin, l’administration a émis un refus catégorique, bien qu’elle reconnaissait le bilan positif, car « cela n’entrait dans aucune case ». Cette anecdote affiche un nouveau problème : celui d’une absence de volonté d’aider l’école maternelle à assumer ses missions.
On précise que dans les esprits, notamment pour certains parents, un enseignant de maternelle n’a pas le même statut ni les mêmes fonctions qu’un enseignant d’élémentaire. Cette représentation erronée conduit parfois à une dévalorisation de l’école maternelle et de ses missions. Une question vient alors comme leitmotiv : quelle école maternelle voulons-nous ? quelle école voulons-nous ?

Une fois le constat des inégalités de répartition des moyens fait, il reste à savoir comment il faut procéder pour mieux répartir les moyens que l’on a, si l’on prend le parti que le budget consacré à l’Education nationale ne va pas être augmenté. Quelques solutions sont alors évoquées :

Mettre en place un système de péréquation, où les communes les plus riches redistribueraient aux communes les plus en difficultés. Il s’agit en fait de recentraliser les choses.
Trouver des financements en allant prendre l’argent là où il se trouve : taxer les gros revenus financiers, les grands patrons, la bourse, etc. Il est dit précisément par un des participant : « Que messieurs CHIRAC, MEISSIER et TAPIE rendent l’argent volé, l’Etat fonctionnera mieux ! »

Une question est à présent soulevée : quelle mise en œuvre pour ces moyens ?

Des moyens au service de la réussite des élèves

Des moyens supplémentaires permettraient de resserrer le dispositif de discrimination positive, au service de l’amélioration des résultats scolaires des élèves des quartiers les plus en difficulté. Il y a le sentiment que l’on ne donne pas les moyens nécessaires lorsque l’on ne mise pas sur la réussite des élèves, or, il est dit à plusieurs reprises qu’il faut redonner une image positive des quartiers dits « sensibles », car dans ces lieux « ghettos », l’école joue encore son rôle d’ascenseur social. Il faut, en ce sens, essayer de mener chaque enfant au maximum de ses possibilités.
Même si la tendance actuelle est à la perte d’ambition pour l’école et au nivellement par le bas, il faut s’astreindre à garder une motivation des élèves et des enseignants, ainsi qu’une volonté optimiste quant à l’avenir de ces enfants issus des quartiers difficiles.

Pour lutter réellement contre l’échec scolaire et pour une véritable égalité des chances pour les enfants de notre département, il semble alors nécessaire de reconnaître les besoins spécifiques de la Seine-Saint-Denis. La perspective d’amélioration des résultats ne peut être indubitable que si on donne des moyens à la hauteur des ambitions de l’école pour lui garantir une image de qualité :

un meilleur encadrement des élèves (école primaire et collège)
une meilleure formation des enseignants pour gérer les élèves en difficultés (l’enseignant est souvent confronté à des difficultés de plus en plus nombreuses et n’a aucune formation pour appréhender ce genre de difficultés et y faire face)
un renforcement de l’éducation spécialisée
développer l’aide aux élèves en difficulté
un meilleur remplacement des maîtres absents (quel que soit le degré d’enseignement)
favoriser la scolarisation des 2 ans

Ce dernier point a été mentionné à plusieurs reprises puisqu’il apparaît que c’est un des déterminants essentiels de la réussite scolaire, particulièrement pour les enfants des milieux défavorisés. Il semblerait en effet qu’une scolarisation des enfants de deux ans serait positive sur la suite de la scolarité pour beaucoup d’enfants et que cela est particulièrement sensible pour les élèves de milieux défavorisés. On précise que la scolarisation des 2 ans n’est plus une priorité sur la ville puisque les familles rencontrent encore des problèmes avec l’inscription des enfants de 3 ans. La scolarisation de l’enfant dès deux ans à l’école maternelle doit de nouveau être impulsée mais pour cela, il faut des moyens supplémentaires :

aménagement des locaux et structures pour un accueil optimal
personnel supplémentaire
une formation appropriée pour l’enseignant
une révision des effectifs

Pour certains participants, la question de la scolarisation des enfants de 2 ans est avant tout un problème économique : les enfants de moins de 3 ans bénéficient d’un meilleur accueil dans une structure de type crèche avec 1 adulte pour 5 alors qu’à l’école il y a 25 enfants par classe avec un seul adulte. Le souci est que la crèche coûte environ 2500F par mois alors que l’école est gratuite. Il y a cependant un consensus autour du fait qu’il faut une structure adaptée pour permettre aux enfants d’évoluer.

Ces différents éléments vont dans le sens d’une volonté de réussite des élèves de notre département et permettraient à la fois de revaloriser l’image de la Seine-Saint-Denis, de redéfinir des pôles d’excellence, et de revaloriser l’enseignement public. En effet, cela éviterait une fuite des élèves dans les établissements privés, plus souvent d’ailleurs pour des problèmes de sécurité que pour une amélioration des résultats scolaires. Ce point a donné lieu à de longs échanges. Une intervenante, enseignante, a déclaré qu’elle avait scolarisé ses enfants dans un établissement privé en raison des problèmes de sécurité et de violence existants dans le collège public où ses enfants auraient du être scolarisés. Elle déclare qu’une scolarisation des enfants dans des établissements privés ne sous-entend pas un renoncement ni une trahison envers l’école publique et laïque. L’enseignement privé est simplement un moyen, partagé par toute catégorie sociale, de protéger ses enfants des problèmes de violence. Certaines personnes réagissent à ces propos en déclarant que les établissements privés ne rencontrent pas les mêmes problèmes que les établissements publiques mais qu’il y en a également, comme celui de la drogue. Ces mêmes intervenants déclarent que l’on peut réussir en ayant été scolarisé dans les établissements publiques du 93 et que l’on n’y rencontre pas forcément des problèmes de violence et de sécurité. A cela, il est dit qu’il faut cependant accepter de regarder les choses en face, car ce n’est qu’à ce prix qu’on peut faire avancer les choses et que si l’on prend les problèmes de violence dans les établissements de nos départements au sérieux, en augmentant le taux de surveillants, et d’encadrement, les replis vers l’enseignement privé seraient peut-être amoindris.

Partenariat avec les parents

L’école ne peut pas tout, toute seule. Les parents doivent être les premiers partenaires. Le constat est fait que, bien souvent, les parents sont démunis, ne savent pas, et n’osent tout simplement pas participer à la vie de l’école. Certains pensent qu’ils se désintéressent. Les questions les plus récurrentes à ce sujet ont été : comment motiver les parents ? Comment les faire participer ?
Il a été constaté un déclin de la famille, des institutions, de la vie sociale en générale, mais pour faire évoluer l’école, il faut que chacun puisse participer, s’investir et se battre pour dessiner l’école et la société que l’on souhaite.
Il est proposé de faire un texte commun, de faire remonter aux institutions et aux élus les doléances et propositions pour l’école, de mettre dans les écoles une boîte aux lettres pour y réceptionner les propositions de chacun, enfin, une adresse mail a été créer pour contribuer à alimenter le débat sur l’école : avenirdelecole@wanadoo.fr


Animateur : F. Tisserand - directeur d’école
Rapporteur : M. Le Ny - CPC EPS

Lire aussi Prorités pour l’école : Synthèses des 3 débats du 6 décembre 2003