Carnet de Voyage CP

Compte-rendu proposé par Corinne CONTE (Bouches du Rhône)
mardi 3 février 2004
par  Réseau Eppée
popularité : 2%

Carnet de voyage au C.P.

INTRODUCTION

J’ai été enseignante en Z.E.P pendant plusieurs années, essentiellement sur le cycle II. Pour avoir déjà eu une classe de C.P. je sais à quel point cette année charnière est importante et spectaculaire en matière d’apprentissage. Je décide donc à la veille de la rentrée de proposer à mes élèves la confection d’un carnet de voyage témoin personnel et privilégié de leur année de C.P.

Je situe cet outil à la jonction des arts plastiques, de la production d’écrits et du "témoin-souvenir".

A cet instant je ne me doute pas de ce que les enfants vont en faire qui dépassera largement le cadre des objectifs initiaux et encore moins de l’utilité de ce carnet dans les relations que je serai amenée à avoir avec les parents, le réseau, les professionnels extérieurs à l’école, les enfants eux-mêmes et dans la relation parents-enfants...

I/MISE EN OEUVRE

Dès la première semaine, j’ai mis en place le carnet de voyage avec les élèves :

J’ai montré plusieurs carnets de voyages aux enfants en leur demandant de les définir et d’en tirer les caractéristiques principales : il y a des dessins , il y a des choses écrites, il y a des photographies, des petits objets collés (tissus, plantes séchées, timbres, morceaux de journaux ... ), ça raconte une expérience vécue : un voyage !
J’ai proposé de faire un carnet identique mais qui raconterait notre année de C.P. et tout ce qui allait s’y passer ; chaque enfant aurait le sien .
On y raconte ce qu’on veut par un dessin, je sers de scribe tant que les enfants ne peuvent pas écrire tout seuls .
On doit écrire la date.
On peut y coller des choses de la maison.
On peut l’amener chez soi.
On peut le faire chaque fois qu’on a terminé son travail.
On y travaille aussi une fois par semaine sur un créneau fixé dans l’emploi du temps.
Quelques fois, pour rythmer le carnet j’impose un thème : soit par rapport à un évènement concernant la classe, soit par rapport à un évènement plus général (l’automne, le départ d’un enfant, Noël, je suis tombée de la chaise...)

II/ RESULTATS OBTENUS APRES QUELQUES SEMAINES

Les enfants ont tous produit plusieurs pages.
La plupart d’entre eux ont amené des objets de chez eux : photographies, images, magazines ...
Les enfants me racontent leur dessin de deux façons.Soit en nommant chaque objet qui le compose : il y a un arbre, un chat, un oiseau ... Soit en me racontant l’histoire que dit le dessin.
Les dessins parlent aussi bien de l’école que de la maison, des vacances, des copains, de la famille ...
Les enfants ré,cupèrent des dessins des copains dans leur propre carnet.
Parfois ils se mettent à deux pour faire une page.

III/ UTILITE DU CARNET DE VOYAGE

* Sur le plan pédagogique

En matière de production d’écrits :
Les enfants écrivent très rapidement des "choses" sur leur carnet, lettres, alphabet, chiffres, mots plus ou moins signifiants par rapport à leurs dessins .
A partir du mois de décembre de nombreux élèves écrivent leurs propres phrases qu’ils viennent me faire corriger.

En ce qui concerne le langage
Les élèves doivent non seulement m’expliquer ce qu’ils ont dessiné mais aussi élaborer des phrases correctes afin que je puisse les écrire.

En ce qui concerne la régulation de la classe :
Les élèves sont occupés dès qu’ils ont terminé un travail .
Les enfants agités, bruyants trouvent dans cette activité, un lieu d’expression qui régule très efficacement leur agitation. Ils produisent d’ailleurs plus que les autres enfants et expriment soit leur imagination débridée, soit leurs angoisses .
Un système de collaboration et d’échange s’installe entre les enfants en dehors de toute intervention de ma part .

*Sur le plan relationnel

En ce qui concerne les échanges avec le réseau d’aide
Le carnet se révèle être un excellent outil pour le psychologue scolaire et la maîtresse d’adaptation. Les choix des enfants et leurs dessins sont très révélateurs de leur évolution et de leurs difficultés scolaires ou familiales. Le carnet permet de créer un pont entre la classe et les interventions du réseau et d’établir rapidement un lien entre adulte et l’enfant qui se raconte en le feuilletant .

En ce qui concerne mes relations avec les parents
Le carnet m’a permis d’avoir des exemples précis pour justifier mes inquiétudes et aborder des sujets particuliers avec les parents. Nos conversations s’élaborent sur les bases de dessins et de phrases, faits par les enfants nous avons des traces concrètes et précises qui se passent bien souvent de commentaires et qui ne sont pas de l’ordre de l’intuition ou de l’à-priori. De ce fait les parents ont agi aussitôt qu’il était nécessaire de consulter un professionnel extérieur à l’école, sans que j’aie à insister ou argumenter ...

Les parents ont également découvert que des évènements qu’il pensaient anodins ou sans conséquences sur leur enfant, avaient été quelquefois mal vécus. Ils ont le plus souvent jugé utile de leur en parler .

En ce qui concerne mes relations avec les enfants
Avec 26 élèves dans la classe, je n’ai pas souvent l’occasion de parler individuellement avec les enfants. Or le principe même du carnet de voyage les oblige à venir me voir avec leur production. Celle-ci ayant pour thème un sujet qui m’est la plupart du temps inconnu, les enfants me racontent, j’écoute, il m’arrive de les questionner et ceci presque tous les jours ! C’est peut-être cet aspect du carnet qui me paraît le plus important : tous les enfants existent, parlent et me racontent leurs petites histoires . Ce moment privilégié, pour moi et pour eux est d’autant plus précieux qu’il n’obéit à aucune contrainte d’apprentissage ou d’évaluation .

IV / EVOLUTION DU CARNET AU COURS DE L’ANNEE SCOLAIRE

L’évolution du carnet s’est faite sur plusieurs axes et en fonction des enfants, elle est extrêmement proche de l’évolution scolaire et personnelle de l’enfant .

Pour les enfants qui ont appris à lire sans difficulté particulière, le carnet de voyage a été le témoin des progrès dans la maîtrise de la langue et de toutes leurs aventures durant cette année scolaire : voyages, classe découverte, sorties, astronomie, lecture, évènement familial, amitié ....

Pour les enfants en difficulté, le carnet de voyage était le bon copain sur lequel ont peut faire de beaux dessins et exprimer ses craintes tout autant que ses réussites et ses aventures... Il y a eu des changements spectaculaires dans la conception des dessins et dans le sujet qu’ils illustraient dès lors que les enfants ont vaincu leurs difficultés ou que les adultes ont compris et accepté les messages plus ou moins tacites qu’ils véhiculaient .

V /CONCLUSION

Le carnet de voyage au C.P. était au début de l’année une idée comme tout enseignant peut en avoir pour donner à sa classe une dynamique qui le sorte de la routine et lui permette d’exercer avec plus de motivations.

Les élèves s’en sont emparés et en ont fait autre chose - un objet précieux et riche, multi-usage, tentaculaire tant il peut couvrir de domaines...

Pour moi, c’est un outil indispensable qui reste à peaufiner,une expérience que j’ai envie de partager avec d’autres qui comme moi, se posent encore des questions ...


Compte-rendu proposé par Corinne CONTE, enseignante des Bouches du Rhône en classe de CP.


Commentaires  forum ferme

Logo de Jean-Claude ROLLAND
> Carnet de Voyage CP
dimanche 8 février 2004 à 18h18 - par  Jean-Claude ROLLAND

Voir les précisions apportées par Corinne Conte en réponse à mes questionnements sur "l’instrumentalisation" de ces carnets : Les carnets de voyage CP (2)

Logo de Jean-Claude ROLLAND
> Carnet de Voyage CP
mercredi 4 février 2004 à 17h21 - par  Jean-Claude ROLLAND

Bravo pour ce compte-rendu. Il est clair et je pense que cette expérience peut amener les collègues à ce type de démarche.
Les programmes de 2002 préconisent ce type d’outils : cahier d’expériences, carnet de dessin, carnet de voyage, collections, musée de classe, compilations de chants, ... et votre carnet de voyage répond à ces attentes.
Cependant, il est plus de l’ordre du carnet intime puisqu’il n’est pas seulement une mémoire mais aussi, et là je regrette cette instrumentallisation, un outil pour le maître, le psychologue scolaire, le maître E et le maître G, voire même un support pour étayer une discussion avec les parents lorsqu’une "inquiétude" surgit.
Enfin, il a le mérite d’être un objet de débats entre élèves, de discussions dans une relation privilégiée avec l’enseignant.

Logo de Corinne de marseille
lundi 22 mars 2004 à 17h32 - par  Corinne de marseille

corinne C.P. marseille
Je ne savais pas si l’expérience était jouable au cycle 3 et je suis ravie de voir que ça peut marcher avec des réajustements liées au niveau . Ce que je défends à travers le carnet de voyage, c’est une forme de liberté (pour ne pas dire de libération) qui rende aux élèves la possibilité d’utiliser leurs apprentissage in vivo . Et d’en constater l’utilité .
merci pour tes suggestions, je prépare les résultats de mes investigations, à bientot donc !

Logo de Philippe Rocher
jeudi 19 février 2004 à 16h16 - par  Philippe Rocher

Pour paraphraser Foucambert, les carnets semblent favoriser une "déscolarisation" de l’écriture, et c’est tant mieux si les élèves écrivent spontanément hors consignes explicites de la maîtresse.

J’avais moi-même tenté l’introduction, à côté des apprentissages plus dirigés d’écriture des différents types de textes, d’un "cahier d’écriture" dans un CM1, que les enfants pouvaient utiliser en classe exclusivement, quand ils avaient du temps libre, montrer ou non aux autres, sachant que j’aurais l’occasion de les lire. Ils pouvaient y copier un texte déjà lu et écrire ce qu’ils voulaient. Il n’y avait pas de corrections. Et l’écriture sous toute ses formes était là aussi une activité spontanée, au même titre que le dessin, la lecture ou toutes autres choses que font les élèves quand ils ont fini un travail.

Il s’agissait d’un remplacement et je ne sais malheureusement pas si le collègue concerné a poursuivi l’expérience...Mais sur la courte période d’utilisation du moment, tous les élèves tentaient de réinvestir leurs compétences rédactionnelles. Le "carnet de voyage" me parait donc être transposable au Cycle 3.

Je suis toujours convaincu de l’utilité de cette démarche à tous les niveaux de classe. Qu’elle soit encouragée dès le CP, voire dès la maternelle (les "cahiers de vie" sont autant de "carnets de voyage" qui peuvent intégrer des textes dictés à l’adulte, des dessins légendés...) ne peut que donner les bons réflexes pour la suite...et faire de nos élèves de véritables "sujets écrivants" .

Logo de corinne 19/2/04
jeudi 19 février 2004 à 12h11 - par  corinne 19/2/04

En réponse à tous vos messages, je poursuis le récit de cette expérience ...En tout cas merci d’élever le débat à des questions plus constructives qui me permettent de réfléchir et non de me justifier ...
J’ai noté plusieurs points qui me paraissent directement liés au carnet
- les enfants lisent ensemble le carnet d’un autre
- 2 élèves ont dessiné une histoire sous forme de livre et l’ont ensuite légendée
- 1 élève a amené des dessins d’ordinateur de chez lui pour la classe, ils ont tous colorié et légendé les dessins
- ils m’écrivent régulièrement des mots que je range dans mon carnet .

En questionnant l’autre maitresse de C.P. : ses élèves n’écrivent pas spontanément, ne lui écrivent pas de mots et ont du mal en production d’écrits ...
Il semblerait donc que le carnet débloque les enfants pour l’écriture et qu’il les mette en situation d’écrire "normalement" comme si c’était un acte tout à fait naturel ...
à suivre !

Logo de corinne 19/2/04
mercredi 11 février 2004 à 22h59 - par  Jean-Claude ROLLAND

Ni jury, ni censeur, je ne soulevais qu’une inquiétude à propos d’enseignant qui voudraient jouer les apprentis sorcier en interprétant seuls les dires ou les productions des élèves. En effet, notre formation est incomplète et cela tout le monde le sait. Même le travail avec le RASED n’est pas encore un réflexe que nous avons pris.

Quant au contrat implicite fait avec l’élève qui se livre dans un de ces carnets ou lors d’un texte libre ou encore lors d’un quoi de neuf (ou il n’a pas besoin de s’inscrire 15 jours à l’avance), il ne peut être rompu de manière unilatérale par le maître. Ou alors, effectivement définissons avec eux - mais peuvent-ils le comprendre à 6 ans en CP ? - les règles, les tenants et aboutissants de ces lieux de libres paroles.

S’il s’agit seulement comme tu penses l’avoir lu d’un espace de communication, définissons les règles clairement avec les élèves.

Logo de Jean-Claude ROLLAND
mercredi 11 février 2004 à 22h56 - par  Jean-Claude ROLLAND

Ravi que la discussion sur les Carnets de Voyage au CP se poursuive et que les fleurets mouchetés du maître d’armes du réseau Eppéé n’aient blessé personne.

Sa première réponse sentait pourtant le rapport de jury auquel ne manquait que la note, indiquant que la collègue avait brillamment réussi son épreuve d’initiation, à une réserve près concernant une éventuelle instrumentalisation des carnets. On ne badine pas avec l’intime ici ! Sauf que l’intime se cachant partout, à être trop puriste en la matière on risque de ne pouvoir rien montrer des élèves et de ne divulguer au RASED et aux parents que des éléments chiffrés, sans commentaire aucun sur les élèves pris dans leur globalité….Réducteur et trop peu informatif pour essayer de comprendre et régler ce qui ne va pas.

Précisément, pour éviter de jouer les psy à tort et à travers, et même si on a parfois plus de sens psychologique qu’un psy scolaire…, il convient d’utiliser ces supports précieux que sont les carnets de voyage en les montrant aux membres du réseau qui, eux, évalueront collectivement la pertinence des éventuelles remarques et craintes que la maîtresse exprime à partir des productions.

Si le cadre et les règles du jeu sont bien posés au départ, la question de l’instrumentalisation ne se pose pas. Etant bien entendu que nous n’avons pas en tant qu’enseignants, mais c’est vrai aussi pour les maîtresses E et G du RASED et pour le psy scolaire lui-même, à traiter les symptômes des élèves. Tout au plus pouvons-nous déceler des troubles ou des problèmes à travers des comportements et des productions en classe et à partir des questionnements suscités, apporter institutionnellement une réponse adaptée, rééducative ou pédagogique selon les cas.

Si les Carnets de voyage ne sont pas des journaux intimes (mais l’école en est-elle de toute façon le lieu) mais des supports d’apprentissages divers pouvant contenir par moment des choses qui relèvent de la « confidence », je ne pense pas que l’on puisse parler d’instrumentalisation ou de détournement en cas d’utilisation avec les RASED et les parents.

L’objectif n’était pas, à lire le compte-rendu, de se doter de l’outil-révélateur-idéal des difficultés éventuelles des élèves. Qu’il puisse, le cas échéant, le devenir, me paraît être en revanche le gage d’une appropriation effective par les élèves d’un support d’expression et, rappelons-le, de communication écrites.

Logo de Jos
dimanche 8 février 2004 à 15h41 - par  Jos

Ok ! Vous avez raison, si vous aviez été "simplement " instit, je n’aurais pas répondu ainsi à votre intervention, j’aurais même compris, pour l’avoir également ressenti et vécu, les très délicates frontières entre droit à "espace privé" et devoir "d’ingérence" devant la souffrance lisible d’un enfant.
Merci pour la leçon et à bientôt.

Logo de Jos
dimanche 8 février 2004 à 02h09 - par  Jean-Claude ROLLAND

Votre réaction à propos des échanges entre enseignants montre votre incompréhension de ma démarche. En effet si cette contribution au forum avait été postée par un "instit" cette réaction aurait-elle été différente ?
Il ne s’agissait en aucun cas d’une réponse "institutionnelle", celle d’un conseiller pédagogique, mais bien celle d’un enseignant désireux de soulever un débat sur ce forum. :

- Comme pour les textes libres des élèves, ce type de travail doit-il systématiquement être corrigé ou exploité ?
- Comme pour les moments de "Quoi de neuf ?", le contrat entre le maître et le groupe, qui doit être explicite, peut-il accepter une règle de non-communication à autrui ?

- Les élèves peuvent-ils "se confier" s’il ne savent pas ce qui est fait de leurs dires ou de leurs écrits ? Les élèves doivent savoir ce qui est fait de leur production.
- Ce questionnement a été le mien bien souvent dans ma classe (cycle 3) lors de la lecture de textes libres personnels, lors de la lecture de carnets personnels en classe de découverte, lors des discussions des "quoi-de-neuf", tout doit-il être exploité ou instrumentalisé ?

Logo de Jos
vendredi 6 février 2004 à 13h43 - par  Jos

A travers la réponse que vous donnez au travail de Corinne, je me rend compte de l’incompréhension qui existe entre la visée de l’enseignant qui confie un texte pour un échange entre collègues, et celle d’un formateur ou d’un conseiller, qui lui aussi "instrumente" une communication pour autre chose. Voulez-vous réellement que des enseignants prennent la parole pour dire authentiquement ce qui ce fait en classe ou qu’ils "crachottent" un discours institutionnel ?
Je crois réellement que les échanges de pratiques professionnelles sont indispensables, notamment dans l’enseignement ou la santé, mais ils ne peuvent être ni décrétés, ni formatés.
Une bonne connaissance de l’institution est nécessaire et une saine distance avec cette institution est utile, pour que l’enseignant autre ait sa place dans le dialogue.